Je suis un portail mais pas un mirador, du genre qu'on voit mais qu'on ne regarde pas, mais dont on déplore l'absence s'il n'est plus là. On ne penserait jamais qu'un portail puisse avoir la prétention de devenir le narrateur d'un roman, franchement… Mais c'est une ode à la vie. On ne prête pas attention aux portails, mais pourtant, ils voient la vie se dérouler, en fait, la vie les traverse sans cesse, ils entendent tout, voient tout, ils sentent les mains, fermes, fébriles, hésitantes ou douces, ouvrir, fermer, claquer selon les humeurs… ils voient passer la vie, les cercueils, les robes de mariée, les poussettes, les colères, la fatigue, la lassitude et les premières amours. Je suis celui qu'on claque, qu'on ferme, qu'on ouvre avec le pied, qui supporte toutes les colères, les joies, les hésitations et les peines. J'en connais un rayon sur les passions humaines depuis que j'ai débuté ma carrière de portail. Des mains chaudes et caleuses ont enlevé ma chaîne, cette chaîne qui pesait depuis trop longtemps à mon cou de condamné à vivre seul. Elles m'ont ouvert en grand pour faire entrer leurs vies, un jour d'automne. J'essayais de ne pas trop grincer, d'être beau, à mon avantage. Je bombais le torse, je tentais de dissimuler ma peinture écaillée et les feuilles des arbres humides tombées la veille, comme un amoureux cache ses défauts au premier rendez-vous.
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